Walter Gropius



Mesurer le génie d’un architecte est une tâche extrêmement complexe si on conçoit sa discipline comme il se doit : autrement que sous un angle formel. Ceci est rendu d’autant plus difficile quand on aborde l’oeuvre de Walter Gropius du fait qu’il ne s’est jamais présenté comme un très grand dessinateur.
Et c’est bien là toute la difficulté quand on veut définir la révolution esthétique qu’il a introduite, qui hante encore les imaginaires, à savoir celle du fonctionnalisme. D’ailleurs, peut-être jamais n’aura-t-on jamais poussé une idée aussi loin dans  la pratique artistique, une idée qui trouve sa substance fondamentale  dans sa dimension sociale. Et le tout dans une approche unitaire, où la création tend vers l’oeuvre d’art totale dont l’architecture en serait en quelque sorte le garant.

Donc plus qu’un catalogue de bâtiments, c’est bien une vision de l’architecture qui définit l’oeuvre de Walter Gropius. Vision  qu’il a définie très tôt dans sa carrière, dès 1919, quand il rédigea le manifeste de l’école d’arts appliqués  qui reste  à jamais associée à son nom  : le Bauhaus.

Et la question sociale par excellence de ce début de XXème siècle, est bien celle du rapport de l’homme à l’industrie. Problématique  qu’il explore dans un premier temps sous un angle complètement expressionniste : à la manière de son maître, Peter Behrens ; puis, dans un second, sous un angle méthodologique, où les idées de matérialisme, de standardisation, de reproductibilité vont primer sur la fonction formelle et esthétisante.

Biographie

Walter Gropius naît à Berlin de parents de fonctionnaires et d’architectes.
Il entreprend des études d’architecture à la Technische Hochschule de Charlottenburg qu’il ne terminera jamais.

La Période expressionniste (1907-1923)

1907-10 Walter Gropius entre dans le cabinet de Peter Behrens pour devenir rapidement chef d’atelier. Il côtoie durant son apprentissage le jeune Ludwig Mies et le jeune Charles-Édouard Jeanneret. Responsable des affaires techniques du cabinet, il est très tôt encouragé à aiguiser ses réflexions autour de la forme architecturale et de ses rapports avec l’industrie. A cette époque, son approche reste néanmoins ancrée dans les canons de l’expressionnisme allemand.
1911 – Il fonde une agence avec Adolf Meyer et obtient la commande de l’usine Fragus qui est considérée comme un des premiers projets avant-gardistes de son époque, car il acte le décloisonnement entre structure portante et cloisons extérieures. Cette usine inaugure donc l’architecture à ossature. De très larges fenêtres forment comme des écrans qui avaient pour but de décloisonner l’environnement de production en l’ouvrant vers le monde extérieur.


En 1914, c’est dans la conception des bureaux du Deutscher Werkbund pour l’exposition de Cologne, que ses idées trouveront leur identité propre. L’idée de ce projet  était de construire des tours très légères en verre et en acier pour permettre une circulation verticale.

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C’est à cette époque qu’il élabore  sa propre approche anti-formaliste. Il  prétend que les bâtiments industriels anonymes possèdent bien souvent leur propre monumentalité et une « force comparable à celle des pyramides égyptiennes ou aux temples grecs ».

En 1914  la première guerre mondiale éclate, il est engagé en tant que réserviste sur le front ouest. Il y frôle  la mort.
En 1915, il se marie avec Alma Mahler, la veuve de Gustav Mahler. Du fait de sa nationalité belge, le célèbre designer  Henry van de Velde est remercié de son poste de directeur de l’école d’arts appliqués de Weimar. Gropius commence à être pressenti pour lui succéder.

Walter Gropius intègre ce poste de directeur de l’Académie des Arts de Weimar en 1919. Il réussit à convaincre les autorités politiques locales de fusionner cette école avec celles des arts appliqués. Ainsi naquit le Staaliches Bauhaus qui intégrait les locaux construits par  Henry van de Welde.

1919-1924 : Le Bauhaus de Weimar.

La période du Bauhaus de Weimar  est marquée par la tentative de Walter Gropius de chercher une unicité de la création artistique autour de l’artisanat :

Architectes, sculpteurs, peintres; nous devons tous revenir au travail manuel, parce qu’ il n’y a pas «d’art professionnel». Il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. […] Formons donc, une nouvelle corporation d’artisans, sans l’arrogance des classes séparées et par laquelle a été érigée un mur d’orgueil entre artisans et artistes.

Walter Gropius, Manifeste du Bauhaus (1919)

Il oriente alors l’école dans une vision utopiste, collaborativ ; où l’enseignement théorique et pratique tenait une place essentielle.

En 1919 , il dessine le monument aux morts de mars,  mémorial dédié aux travailleurs assassinés durant les événements de Kapp.

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A partir des années 20, Gropius se convertit progressivement au constructivisme. Theo van Doesburg et El Lissitsky s’installent à Weimar et à Berlin  afin de propager les idées constructivistes. Gropius les engage  à dispenser des conférences au sein du Bauhaus.

Durant cette période, Gropius construit très peu ; mais convainc les autorités de Weimar d’engager un programme de construction dont les maisons am Horn devaient servir de modèle. C’étaient l’occasion d’exprimer les nouvelles conceptions du Bauhaus liées à l’habitat. Il confie la partie architecturale  de ce projet à Georg Muche et l’aménagement intérieur à Marcel Breuer .

Début du fonctionnalisme

Un changement radical d’orientation est acté avec la publication de l’article Kunst und Technologie en 1923 où Gropius prône une nouvelle unité entre l’industrie, la technique et les arts. Le but n’est plus  de répondre à un impératif esthétique lié à la machine, mais d’user de la méthodologie industrielle pour concevoir des projets. C’est-à-dire de répondre à des critères d’efficacité, de reproductibilité, de standardisation afin de faire émerger l’idée d’un art pour tous.

En 1924, il licencie la vieille garde symboliste et expressionniste du Bauhaus et il engage le constructiviste Moholy-Nagy pour diriger l’atelier métal et orienter l’école vers des perspectives utilitaires.

1925-1928 : Le Bauhaus de Dessau.

En 1925, devant les difficultés que le Bauhaus  rencontre avec les nouvelles autorités politiques de Weimar, Gropius accepte la candidature de  la ville industrielle de Dessau pour accueillir  l’école d’Arts appliqués. Naît alors la légende Gropius.

1925-1926 : C’est dans un climat de très forte productivité actant le changement de cap intégral de l’école qu’il conçoit le légendaire Bauhaus de Dessau.

Le couronnement de l’orientation qu’il donne à la création arrive en 1927 lors de la fameuse exposition du Weissenhoff de Stuttgart qui marque le grand renversement de l’art du XXème siècle et qui acte le début du modernisme et du style international. Gropius y participe (avec Mies van der Rohe, Le Corbusier, Mart Stam , JJP Oud …)  en concevant une maison modulaire à ossature.

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Le succès grandissant du Bauhaus l’engage dans des crises successives qui deviennent insurmontables pour Gropius. En 1928 il démissionne de la présidence de l’école et nomme Hannes Meyer pour le remplacer et apaiser le climat. Plus tard, il regrettera d’avoir fait ce choix, accusant l’architecte suisse d’opportunisme et d’incompétence.

A partir de 1929, il fonde un bureau d’architecture à Berlin où il conçoit les projets d’habitation de Spandau-Haselhorst et de Siemensstadt pour lesquels il intervient comme architecte et urbaniste. Il y  développe une approche qu’il nomme « immeuble lamelliformes ». C’es cette même approche qu’il soutiendra au deuxième congrès du CIAM.

De 1930 à 1933, il postule dans plusieurs grands concours internationaux comme le Palais des Soviets (1931), la Reichsbank (1933), mais ne sera retenu dans aucun d’entre eux.

En 1934, il s’exile en Angleterre pour établir une collaboration avec l’architecte Max Fry avec qui il conçoit le centre communautaire pour Impington (1936), sa seule réalisation sur le territoire anglais.

Les années étasuniennes (1937-1964)

En 1937, Walter Gropius est sollicité pour occuper un poste de professeur  à la Graduate School of Design de Havard. Il accepte ce poste et en devient le directeur en 1938. Il y dispense ses cours jusqu’en 1952. Les lignes directrices de son enseignement sont le prolongement de son approche au Bauhaus : il y développe une vision sociale et collective de l’architecture, le tout dans sa fameuse unicité de l’approche visuelle.

Durant ces années, il fonde durant un cabinet d’architecture avec son élève et ami fidèle : Marcel Breuer.

Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les idées du Bauhaus ne se sont pas imposées facilement aux Etats-Unis. En effet, l’imprégnation de l’architecture de Frank Lloyd Wright était encore très forte à cette époque. L’architecte américain attaquait avec une très grande virulence l’approche de Gropius.  Son approche organique était encore la référence absolue à cette époque aux Etats-Unis.

Néanmoins, Gropius et Breuer réalisent des projets intéressants comme la maison Lincoln Mass dans la directe lignée de la maison du directeur du Bauhaus de Dessau.

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Dans leur lancée, en 1941, ils sont retenus pour la fabrication du fameux Black Moutain College, (projet qui sera en fait réalisé par une autre équipe) ; puis les deux architectes se séparent pour ce qui semble être une divergence de vue.

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Nul doute que Mies van der Rohe a réellement réussi son passage américain en façonnant l’esthétique de Boston. On ne peut pas en dire autant de Walter Gropius qui ne trouvera jamais ses repères dans ses nouvelles terres.  Alors qu’il avait très bien saisi le paradigme du début du XXème avec la problématique industrielle, il ne saisit pas celui de la seconde moitié du siècle, qui est celui de l’ère de la consommation et de la dissociation.

Ses essais architecturaux autour de la General Panel Package House Corporation se soldent par des échecs qui montrent les limites de son approche standardisée.

En 1946, Gropius va jusqu’au bout de ses conceptions en fondant la T.A.C. qui est une sorte d’agence d’architecture collaborative, avec laquelle il réalise certains projets comme :
– le Graduate Center de Harvard (1949-1950)
– le Pan American Building de New York (1958)

Retour en Allemagne

Devant les difficultés qu’il éprouve à imposer ses visions aux Etats-Unis, il décide de revenir en Allemagne afin de participer à certains projets, comme la construction d’immeubles d’habitation pour le quartier Hansa de Berlin (1955-1957), et le plan d’urbanisme de ce qu’on appellera  Gropiusstadt de 1959 à 1964.

Berlin/ Hochhaeuser der Grosssiedlung Gropiusstadt in Berlin- Neukoelln, aufgenommen am Samstag (25.08.12). Am 7. November 1962 wurde im Westberliner Sueden der Grundstein fuer die Siedlung Britz-Buckow-Rudow (BBR) gelegt. Seit 1972 traegt das Viertel den Namen des Architekten Walter Gropius (1883-1969). Die zentralen Feierlichkeiten zum 50. Jahrestag der Gruendung finden am Wochenende (25./26.08.12) statt. (zu dapd-Text) Foto: Theo Heimann/dapd
Photo: Theo Heimann/dapd

Analyser un parcours aussi riche que celui de Gropius mérite un travail plus en profondeur. Ceci étant, Walter Gropius, comme il était dit précédemment, a essayé de trouver une unicité de la création dans la méthodologie industrielle et celle de la collaboration. Tout son travail était orienté vers cette direction. Mais à partir des années 50-60, la société de consommation supplante les idéaux issus de la société industrielle et font émerger de nouveaux défis aux architectes qui consistent -plutôt- dans l’individualisation et la dissociation. Ceci  acte la fin progressive de la standardisation à outrance. Ce sont ces nouvelles conditions socio-économiques que l’architecte allemand -et bien d’autres de cette époque- n’arrivent pas véritablement à saisir et qui font de lui un pionnier avant tout de la première moitié du XXème siècle.

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