Vladimir Tatline



Vladimir Tatline

Vladimir Tatline figure parmi les légendes de l’histoire de l’art du XXème siècle, non pas tant du fait de l’opulence de son œuvre, qui reste modeste si on  la jauge par un critère purement quantitatif ; mais plutôt par l’orientation qu’il a donné à la création artistique,  car c’est essentiellement autour de sa personne que s’est développé le mouvement constructiviste russe. Mouvement artistique qui a complètement bouleversé l’esthétique occidentale.

Ceci est rendu d’autant plus remarquable du fait que l’on retienne généralement  de sa démarche qu’une spirale érigée en forme architectonique :  la tour Tatline, en guise de mystère donné aux générations futures … un peu comme une énigme à percer qui donnerait le droit de s’insérer dans le discours de l’art.
Car ce qui reste étonnant quand on étudie le parcours de Tatline, c’est de saisir l’incroyable acuité de sa compréhension des enjeux esthétiques de son époque, et de son interaction avec le monde des idées, et des dynamiques sociales ; et ceci dans une sorte de facilité intuitive propre à son génie ; afin de montrer, peut-être, un peu comme l’avait fait Marinetti quelques années avant lui, que l’art n’est pas qu’une usine à produire des objets pour les musées ou la bourgeoisie, mais que la création peut être un acteur de la transformation du réel :

“Sur les places et dans les rues, c’est là où nous mettons notre travail convaincu que l’art ne doit pas rester un sanctuaire pour les oisifs , une consolation pour ceux qui sont fatigués, et une justification pour les paresseux. L’art doit nous assister partout, ainsi que dans tous les flux et reflux de la vie .”  Tatline

D’où son intérêt d’user progressivement de tous les domaines de la création comme la peinture, le décor, l’illustration, la propagande, le design (…) pour exprimer sa pulsion créatrice. Avant d’arriver à l’art social par excellence : l’architecture.

Les années d’apprentissage

Vladimir Tatline Yevgraphovich naît le 28 Décembre 1885 à Khrakov, dans la partie russophone de l’Ukraine, d’un père ingénieur et poète.
Il s’oriente très tôt dans des études artistiques à l’école d’art de Penza, puis  à celle de Moscou.
Durant cette période, il s’engage également comme marin négociant. Il est également connu pour être un très bon accordéoniste, activité qu’il a pratiquée durant un temps pour gagner sa vie.

En 1910, il commence à fréquenter l’avant-garde russe qui est marquée encore par l’expressionnisme, l’iconographie symboliste et le fauvisme qu’il pratiqua, comme beaucoup d’artistes russes, par le biais de la peinture. Il fréquente l’atelier d’ Ilja Mashkov, lieu incontournable des artistes moscovites.

A partir des années 1912-1913, Tatline, et plus généralement l’avant-garde russe, subissent très clairement l’influence futuriste, d’où le mouvement qui s’est créé autour de plusieurs groupes comme Valet de carreau qui réunissait -entre autres- les frères Bourliouk, A. Exter, N. Gontcharova, W. Kandinsky, et le groupe des jeunes travailleurs de Moscou.

C’est à cette époque que Larionov publie son manifeste rayonniste qui va avoir une importance considérable dans le parcours du jeune ukrainien, car il montre la volonté du maître de Tatline (comme il aimait le dire) d’insérer la création dans les activités productives de la société russe.

C’est à cette période que l’avant-garde russe subit une réorientation totale sur la base du conflit entre ses deux figures de proue : Kasimir Malévitch et Vladimir Tatline qui ont eu  l’incroyable intuition de se débarrasser, chacun à leur manière, de l’héritage cubo-futuriste.

Paradoxalement, c’est durant cette période, en 1913, que Tatline décide de séjourner à Paris afin de fréquenter l’avant-garde parisienne. De ce pèlerinage, il voit des sortes de reliefs dans l’atelier de Picasso. Il demande au peintre espagnol de l’engager comme assistant. Se voyant refuser l’invitation, il repart pour Moscou pour engager sa carrière artistique.

En 1915 et 1916 ce sont les expositions 0.10 et Magasin qui actent la transformation totale de l’avant-garde russe ;  et, par voie de conséquence, l’art de Tatline. Ces années sont marquées par une course de vitesse entre les deux protagonistes du renouveau : Malévitch crée l’événement en exposant ses premières œuvres abstraites à Petrograd  lors de la dernière exposition futuriste : 0.10, en décembre 1915. Acte fondateur du suprématisme. Tandis que Tatline organise l’exposition Magasin en 1916, où il expose ses premiers contre-reliefs qui définiront les bases du constructivisme.

La période constructiviste (1916-1930)

Comme on le sait, Tatline n’a pas publié d’article théorique vraiment exhaustif sur le constructivisme ( l’essai L’art vers la technique de 1932 étant plutôt un rappel historique). Néanmoins une petite brochure accompagnait  les œuvres de Tatline à l’exposition Magasin qui expliquait sa démarche. Le but des contre-reliefs étaient de définir un rapport dynamique entre le sujet (le spectateur) et l’objet (le contre-relief) de sorte que “leur forme et, par leur disposition dans l’espace, se distancient délibérément de la réalité illustrative”. De ce fait, de se libérer du  lien issu de la réalité visuelle de l’œuvre telle qu’on le connait dans la peinture et la sculpture classique.

“Nous déclarons notre méfiance envers le rétinien , et plaçons nos impressions sensuelles sous contrôle.”
Tatline

Le but est de développer l’idée que l’objet acquiert sa réalité dynamique en dehors d’une logique rétinienne : dans la logique du matériau, de sa disposition dans l’espace, et de sa fonction.

 

C’est à partir de ce moment qu’il commence à faire figure de guide au sein de l’avant-garde russe qui commence à être partagée entre l’approche abstraite de Malévitch, et celle de Tatline, plus orientée vers une dynamique fonctionnelle de la création.

Les révolutions de 1917 actent le bouleversement politique de la Russie. L’art devient une composante de la doctrine léniniste. Il est question d’inverser les valeurs : passer d’un art historiquement bourgeois pour l’orienter vers la culture prolétarienne.
Pour Tatline, c’est l’occasion unique de montrer que “l’art est enfin descendu de son piédestal”.

Lénine créé les Vhoutemas, les écoles d’art libre du peuple dans une Russie en pleine reconstruction idéologique et matérielle. Tatline est convié à enseigner ses conceptions de l’art dans divers ateliers de Svomas et de Petrograd. Il commence à élaborer une approche purement fonctionnelle et utilitaire de la création :

“L’enquête sur la matière , le volume , et la construction nous a permis, en 1918 , sous une forme artistique, de commencer à combiner des matériaux comme le fer et le verre, les matériaux du classicisme moderne, comparable dans leur gravité avec le marbre de l’antiquité. De cette façon, l’occasion s’est dégagée de réunir des formes purement artistiques avec des intentions utilitaires . Un exemple est le projet de Monument à la Troisième Internationale.”  Tatline

La Tour Tatline

En 1919, Tatline reçoit la commande d’une tour par les autorités moscovites qui devait commémorer le premier anniversaire du congrès de la IIIè internationale. En fait, de concevoir un bâtiment qui pourrait rivaliser avec la Tour Eiffel : la tour Tatline, appelée également Le monument à la troisième internationale.

 

Seule sa maquette fut construite : essentiellement pour des raisons de coût et certainement à cause de la guerre civile. Néanmoins sa maquette a été exposée dans divers capitales européennes. Et notamment durant la fameuse exposition des Arts Déco de Paris de 1925; où la tour fit sensation.

En 1922, l’exposition constructiviste d’art russe de Berlin -dont Tatline fait figure de leader spirituel- remporte un vif succès. C’est à cette époque que Walter Gropius commence à réorienter le Bauhaus vers un axe constructiviste. Les conceptions de l’art de Tatline commencent à s’imposer dans l’avant-garde. Ce sont essentiellement El Lissitzky (nouvellement converti au constructivisme) et Moholy-Nagy qui vont jouer le rôle de passeur en Allemagne.
Mais devant l’impossibilité de voir naître  sa spirale architectonique, Tatline s’engage dès lors dans l’architecture d’intérieure.

En 1923 , Vladimir Tatline conçoit le décor pour une représentation de  Zangezi de Velimir Khlebnikov qui a été présentée par une troupe amateur au Musée de la culture artistique de Petrograd . Khlebnikov était mort durant la même année, la performance devait être une espèce de monument à son poète favori. En pleine adéquation entre l’oeuvre de Khlebnikov, Tatline a essayé de combiner certaines formes et surfaces autour de matériaux de façon qu’elles correspondent à certains sons.

A partir de 1923, il s’engage -pratiquement en même temps que le Bauhaus- dans une vision complètement utilitaire de la création.
Dans son atelier du Vhkoutemas de Moscou, où il dispense son enseignement, il conçoit toutes sortes d’objets utilitaires jusqu’à la fin des années 20.

Le Létatline

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En 1928, il s’attaque à son dernier projet constructiviste, le projet qu’il nomme à la manière des futuristes italiens : le Létatline…  qui était une simple  machine à voler qui devait être actionnée manuellement. Il l’avait conçue un peu à la manière des projets d’ingénierie des artistes florentins de la Renaissance.

“Mon appareil est construit à partir du principe de l’utilisation des formes vivantes, organiques. L’observation de ces formes m’a conduit à la conclusion que les formes les plus esthétiques sont également les plus économiques. De ce point de vue, l’art c’est le travail de la mise en forme du matériau”.
Tatline, l’Art vers la technique. 1932

Ce projet, bien que difficile à identifier, a une importance considérable si on veut bien comprendre la démarche de Tatline, et celle du constructivisme en général. L’idée n’est pas de faire de la machine une fin, et encore moins une fin esthétique, mais d’adapter la matière à la fonction qui, dans le cas présent, est de voler (ceci en dit peut-être beaucoup sur cette époque en URSS – à noter que Malévitch peint à la même époque l’homme qui court). Les contingences esthétiques seraient tirées uniquement de “l’économie de la conception”.
Le but n’est donc pas nécessairement de faire un art de la machine comme on a tendance à le croire trop souvent, ni même d’opposer nature et culture, car il est de la nature d’obéir aussi au prima de la fonction. Tatline voulait montrer que les solutions les plus élégantes, étaient celles qui adaptaient le matériau à la fonction. Rien de plus. Marcel Breuer va avoir la même intuition en 1925 quand il va concevoir le siège B3. Cette conception définit évidemment les bases de l’approche minimaliste.

Une fin de vie vouée au désespoir …

L’histoire choisit parfois la folie. C’est ce que ces années nous montrent  …

Après avoir joué un rôle moteur dans les années 10-20 dans toute l’Europe, l’URSS, à partir des années 30, commence à imposer par Jdanov sa nouvelle doctrine culturelle : “le réalisme socialiste”. Ceci a pour conséquence d’entraîner le pays  dans un désert artistique pratiquement total en condamnant les artistes qui ont fait la gloire du pays dans le désespoir le plus complet. La réaction anti-moderne se déchaînant partout sous différentes formes, et souvent par la folie Stalinienne et du NKVD. Plusieurs éléments imminents comme Klucis -et d’autres- finiront eprisonné et même pendus par la police politique avec des procès pour haute trahison.
Dans ce climat, Tatline revient à la peinture au chevalet à partir des années 30, dans des productions qui n’ont absolument aucun intérêt.
Ceci montrant que le destin d’un artiste est aussi lié aux conditions politiques d’un pays. Car, comme on le sait, ses conceptions de l’art avaient animé des débats de très haute volée avec les autorités politiques de l’époque, et notamment Léon Trotski qui affichait sans retenue, une très grande admiration pour l’artiste ukrainien.

A partir des années 40, Tatline tombe dans l’oubli le plus total en URSS.
Il meurt le 31 mai 1953 à l’âge de 67 ans. Certaines de ses œuvres sont sauvées in extremis par des architectes. Il est enterré à Moscou, la ville qui a fait naître sa légende.

L’influence de Tatline

Mesurer l’apport de Tatline sur la création est une tâche quelque peu osée, car beaucoup d’artistes contemporains en sont encore à en digérer les fondements de ses découvertes.
Si on en reste au thème de la spirale, ceci paraît assez facilement quantifiable, car sa symbolique a traversé l’histoire de l’art et du design du XXème siècle : par l’hommage un peu ironique rendu par Dan Flavin dans les années 60, de Richard Long un peu plus tard, et par beaucoup d’artistes comme Raoul Haussman et même Mario Merz au travers de ses études sur les suites de Fibonacci.

Par contre, il semble beaucoup difficile de mesurer l’orientation qu’il a donnée à l’art, tant elle semble considérable. On se sait pas ce que serait devenu le Bauhaus sans sa réorientation constructiviste de 1923, ni même l’œuvre de Le Corbusier pour rester dans une problématique  française (que l’on peut étendre à tous les modernes en général). Nous ne sommes même pas sûrs qu’un mouvement comme Art Minimal aurait pu voir le jour sans Tatline qui, quoiqu’on en dise, est certainement un des plus grands accidents de l’histoire de l’art.

D’où peut-être ce mystère dont on se sait que faire, si ce n’est de montrer une chose dans la création dite artistique : que les idées de fonction, de matériau, d’espace, peuvent être retrouvées dans toutes les activités productives de l’homme, et qu’elles trouvent bien souvent leur plus haut degré d’esthétisme dans l’économie des moyens.

” Ni le vieux, ni le nouveau, juste le nécessaire ”
Vladimir Tatline

C’est bien ce slogan, qui a guidé et orienté l’esthétique du XXème siècle.

 

 

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