Manifeste de l’Arte Povera – Germano Celant



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Les animaux, les végétaux et les minéraux ont fait irruption dans le monde de l’art. L’artiste se sent attiré par leurs possibilités physiques, chimiques et biologiques, et il recommence à sentir le mouvement des choses dans le monde non seulement en tant qu’être aimé, mais aussi en tant que producteur d’événements magiques et merveilleux. L’artiste alchimiste ordonne les choses vivantes et végétales en faits magiques, travaille à la découverte du noyau des choses, pour les retrouver et les exalter. Son travail ne vise cependant pas à se servir des éléments les plus simples et naturels (cuivre, zinc, terre, eau, fleuves, plomb, neige, feu, herbe, air, pierre, électricité, uranium, ciel, poids, gravité, chaleur, croissance, etc.) pour une description ou une représentation de la nature ; ce qui l’intéresse, c’est en revanche la découverte, la présentation, l’insurrection de la chaleur magique et merveilleuse des éléments naturels. Tel un organisme à structure simple, l’artiste se confond avec le milieu, s’y mimétise, élargit son seuil de perception ; il ouvre un nouveau rapport avec le monde des choses. Mais l’artiste n’élabore pas ce avec quoi il entre en rapport ; il ne formule pas : il le laisse découvert et évident, il puise à la substance même de l’événement naturel, comme la croissance d’une plante, la réaction chimique d’un minerai, le comportement d’un fleuve, de la neige, de l’herbe et du terrain, la chute d’un poids, il s’identifie à tout cela pour vivre la merveilleuse organisation des choses vivantes.

Parmi les choses vivantes, il se découvre aussi lui-même, son corps, sa mémoire, ses gestes, tout ce qui vit directement, et il recommence aussi à explorer le sens de la vie et de la nature, un sens qui d’après Dwey implique de nombreux contenus : le sensoriel, le sensationnel, le sensitif, le sentimental et le sensuel. […]

Il abolit son rôle d’artiste, d’intellectuel, de peintre ou de sculpteur, et il réapprend à percevoir, à ressentir, à respirer, à marcher, à entendre, à faire usage de son humanité. Naturellement, apprendre à se mouvoir, à retrouver son existence, ne signifie pas mimer ou réciter ou exécuter de nouveaux mouvements, mais s’utiliser soi-même comme un matériau continuellement façonnable. En découle l’impossibilité de croire dans le discours par images, dans la communication de nouvelles informations explicatives et didactiques, dans les structures qui imposent une mesure, un comportement, une syntaxe, qui se plient à un discours moraliste industriel. Donc : éloignement des archétypes qui existent et qui se recréent constamment, aversion totale pour le discours et aspiration à l’aphasie, à l’immobilité, pour que la conscience s’identifie progressivement avec la praxis.

Les premières découvertes de cette entreprise de dépouillement sont le temps fini et l’infini de la vie ; l’oeuvre et le travail s’identifiant avec la vie ; la dimension de la vie en tant que durée sans terme ; l’immobilité comme possibilité de sortir des circonstances contingentes pour s’intégrer au temps ; l’explosion de la dimension individuelle sous la forme d’une communion esthétique et d’une connivence avec le monde ; la recherche des troubles psycho-physiques pour multiplier les sensations et les directions ; la perte d’identité avec soi-même, en abandonnant la reconnaissance rassurante, continuellement imposée par les autres et par le système social ; l’objet-sujet en tant que présence physique en mutation constante, preuve de l’existence de la continuité, chaos, espace et temporalité autres. « L’art devient une sorte de condition expérimentale dans laquelle on fait l’expérience de vivre », dit Cage. La production artistique s’identifie alors avec la vie, et exister signifie réinventer à chaque instant une nouvelle dimension fantastique, politique, esthétique, etc., de sa propre vie. Ce qui compte, c’est non pas tant se justifier ou de réfléchir dans le travail ou dans le produit que d’avoir la vie comme travail.[…]

L’art se pose ainsi comme une possibilité dans la matière (végétale, animale, minérale, et mentale) ; sa dimension, qui s’identifie avec la connaissance et la perception, devient un « vivre dans l’art », une existence fantastique qui varie constamment suivant la réalité quotidienne, par opposition au « faire de l’art », tel qu’il résulte des positions artistiques, des recherches visuelles au Pop Art, de l’art minimaliste au Funk Art.

Le travail des artistes op, pop; minimalistes et funk est un travail artistique visant non pas à intervenir sur la réalité, mais à interpréter un discours sur les images qui tend à mettre en lumière et à critiquer les systèmes de communication (bande dessinée, photographie, mass-medias, objet-produit technologique, structure micro-perceptive, etc.). C’est un travail artistique en tant que critique des images populaires et optiques qui collabore à la compréhension du système social , mais qui fait obstacle à l’énergie de la vie, de la nature, du monde des choses, et qui prive de leur travail les organes des sens ; un travail artistique en tant qu’intervention à travers le filtre intellectualisé de la lecture critique et historique de l’image publicitaire, photographie, objectuelle, psychologiquement structurelle en perceptive, pour apprivoiser la vitalité du réel quotidien au-dedans de schémas préétablis ; un travail artistique qui évolue à l’intérieur des systèmes linguistiques pour demeurer un langage capable de vivre dans son isolement constant, un travail artistique en tant que cleptomanie culturelle, adoptant les charges subversives des autres langages (politique, sociologique, technologique) ; c’est enfin un travail artistique en tant que langage séparé, qui spécule sur les codes et les instruments de la communication, pour vivre dans une dimension exclusive et bien reconnaissable qui le rend classiciste et aristocratique, capable d’érafler la surface, mais non d’attaquer la structure naturelle du monde.

De l’autre côté se pose le dynamisme non systématique de la vie, qui devient tout à la fois temps, expérience, amour, art, travail, politique, pensée, action, science, vie quotidienne, et presque dépourvu de choix et d’options, sauf s’ils sont contingents et nécessaires ; la vie comme expression d’une existence créatrice, d’un travail politique mental.

D’une part une pratique complexe du travail, de l’art, de la pensée, de l’amour, de la politique et une manière de vivre elle aussi complexe qui se laissent instrumentaliser par les chaînes du système, de l’autre une manière de vivre dans le travail, dans l’art, dans la pensée, dans l’amour, dans la politique, dépourvue de données constantes et identifiables, désorientée, infinie, non déductible vu le caractère indéterminé du cercle évolutif de la réalité quotidienne. Vivre dans le travail, dans l’art, dans la politique, dans la science, c’est se projeter librement, se lier au rythme de la vie pour épuiser, de manière immédiate et contingente, le vécu dans l’action, dans les fait et dans la pensée.

Dans le premier cas, une manière « riche » d’être, de vivre, de travailler, de faire de l’art, de la politique, qui suspend la chaîne du hasard pour préserver la manipulation du monde, une tentative même pour que « l’homme soit doué face à la nature » ; dans le deuxième cas, une vie, un travail un art, une politique, une action, une pensée « pauvres », engagés dans l’expérience de la connaissance inséparable, dans l’événement du comportement et de l’esprit, dans la contingence, dans l’infini, dans le non-historique, dans le réseau de motivations individuelles et sociales, dans l’homme, dans l’environnement, dans l’espace, dans le temps, dans la situation sociale ; l’intention déclarée de jeter aux orties tout discours univoque et cohérent (la cohérence étant une caractéristique des enchaînements du système), l’existence de sentir le dynamisme constant de la vie, la nécessité, dictée par la nature même, d’avancer par à-coups, sans pouvoir cueillir avec exactitude les limites qui président aux modifications. Hier on recevait une vie, un art, des manifestations de l’être, une manipulation, une politique complexe, parce que basés sur l’imagination scientifique et technologique, sur les supra-structures hautement spécialisées de la communication, sur les signes ; vie, art, manifestations de l’être et manipulation métaphoriques, qui, par leurs conglomérats et collations, font de la réalité un fantôme ; vie, art, politique, manipulation frustrés, sorte de réceptacle de toutes les impuissances réelles et intellectuelles de la vie quotidienne ; vie, art, politique moralisateurs, dont le jugement s’oppose au réel lui-même, tout en l’imitant et en le transcendant, avec l’aspect intellectualisant qui l’emporte sur ce qu’on veut réellement. Aujourd’hui, la vie ou l’art ou la politique trouvent dans l’anarchie et dans un comportement constamment nomade leur plus haut degré de liberté dans le sens d’une expression vitale et imaginaire ; la vie, l’art, la politique qui poussent à vérifier continuellement notre degré d’existence mentale et physique, en marquant l’urgence d’une présence qui élimine la manipulation de la vie, pour rendre sa prééminence à l’individualité de chaque action humaine et naturelle ; un art innocent, ou bien une vie stupéfiante, ou bien une politique plus spontanée, qui précèdent la connaissance, le raisonnement, la culture, sans se justifier, mais en vivant constamment dans le sortilège de l’horreur de la réalité quotidienne ; une réalité quotidienne apprise comme une donnée merveilleuse, redoutable, poétique, comme une présence muable et sans jamais de rapport avec aucune aliénation.

Ainsi l’art, la vie, la politique pauvres ne sont pas de l’apparence ni de la théorie, ne croient pas dans leur « mise en scène », ne s’abandonnent pas à leur propre définition, ne croient même pas à la vie, à l’art, à la politique pauvres, n’ont pas pour objectif le processus de représentation de la vie ; art, vie et politique ne veulent que sentir, connaître, agir la réalité ; bien conscients que ce qui compte, ce n’est pas la vie, le travail, l’action, mais la condition qui rend possible le développement de la vie, du travail, de l’action.
Ce moment tend à la déculturation, à la régression, au primaire et au refoulé, à l’état pré-logique et pré-iconographique, au comportement élémentaire et spontané, tend aux éléments premiers de la nature (terre, mer, neige, minéraux, chaleur, animaux) et de la vie (corps, mémoire, pensée) et de la politique (cellule familiale, action spontanée, lutte de classes, violence, environnement).

La réalité dont on participe chaque jour est un fait politique déjà dans sa plate absurdité, elle est plus réelle que tout élément que l’intellect peut identifier ; comme cette réalité, l’art, la vie, la politique pauvres ne renvoient à rien, mais se présentent, s’offrent, se proposent à l’état d’essence.

Germano Celant.

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