Le futurisme



Le futurisme est un mouvement artistique, littéraire et social, essentiellement italien,  qui voit sa naissance au début du XXème siècle, en Italie, et à Paris, qui est encore à cette époque, la place centrale de l’avant-garde artistique. Ce mouvement artistique se définit essentiellement autour de l’exaltation de la modernité, et des notions qui y sont associées comme la dynamique, le mouvement,  la vitesse, la machine et le langage.

A noter que ce dossier traite essentiellement de la problématique du futurisme italien. Un dossier spécifique sera consacré au  futurisme russe.

Première critique radicale de la culture et de la bourgeoisie

Le premier manifeste du futurisme définit avec audace le cadre de l’esprit futuriste : l’affirmation d’une individualité agressive qui affronte “l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil” (Marinetti, Manifeste Ier du futurisme) du pouvoir symbolique incarné par le monde de l’art ; et qui prend comme justification – dans cette action – le monde moderne de la nouvelle vie urbaine.

Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. (Ibid.)

En cela le futurisme se définit clairement dans la volonté d’insérer l’acte créateur dans la réalité du nouveau monde urbain et mécanisé,  en totale subversion des lois imposées par l’ancien monde et dominé par l’immobilisme de la bourgeoise. En cela, il définit un réalisme qui tord les principes des fondements de la pensée romantique et de son idéologie décadente.

Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde -, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme. (Ibid.)

Toujours en accord avec cette volonté, Marinetti va donc publier son premier manifeste, en engageant des sommes d’argent conséquentes, non pas dans un journal artistique, mais dans un journal politique français, Le Figaro, en 1909, dans une volonté d’introduire la modernité non seulement comme valeur esthétique suprême, mais aussi comme valeur idéologique.

C’est donc assez naturellement que le Futurisme va être plus tard associé aux deux grandes idéologies anti-bourgeoises du XXème siècle ; à savoir, au fascisme, mouvement auquel Marinetti – et beaucoup de futuristes – vont adhérer ; mais aussi au marxisme-léninisme qui  va attirer aussi quelques éléments.

Assumant le rôle idéologique de l’art, et en voulant donner une dimension sociale à l’acte créateur, le futurisme va se servir de  différents types de supports pour s’exprimer. En ceci, le futurisme va être le premier véritable mouvement  artistique à vouloir décloisonner l’expression artistique. Il va être à l’origine de plusieurs inventions comme celles de la performance, de l’installation, dans une volonté de d’insérer la création dans l’espace public par le fait même de la subversion, de la provocation, voire même de la violence.

Dans cette tâche, la pratique futuriste va s’exprimer sur toutes sortes de supports comme la poésie, la peinture, mais aussi le décor, la sculpture, l’installation, l’architecture, la musique (bruitisme), la publicité, la photographie, le cinéma, la propagande et même des supports de la vie quotidienne comme la cuisine avec la fameuse Cucina futurista (1931) du même Marinetti.

Futurisme,_Russolo_Carra_Marinetti_Boccioni_Severini

La peinture futuriste

Le manifeste des peintures futuristes qui est publié en 1910, une année après la publication de fondation, est du fait d’ Umbertto Boccioni, Carlo Carrà, Luigi Russolo, Giacomo Balla, Gino Severini. Il est peut-être le plus esthétisant des manifestes futuristes. Il place le divisionnisme (également admis par les néo-impressionnistes) comme le principe le plus à même d’exprimer le principe dynamique.

Nous en concluons qu’il ne peut aujourd’hui exister de peinture sans Divisionisme. Il ne s’agit pas d’un procédé que l’on peut apprendre et appliquer à volonté. Le Divisionisme, pour le peintre moderne, doit être un complémentarisme inné, que nous déclarons essentiel et nécessaire.
Manifeste des peintres futuristes, 1910.

Umberto_Boccioni-elascticite-1912,_

Ce principe de la création va être très bien exprimé par Umberto Boccioni par ces mots :

 Tandis que les impressionnistes font un tableau pour donner un moment particulier et subordonnent la vie du tableau à sa ressemblance avec ce moment, nous synthétisons tous les moments (temps, lieu, forme, couleur, ton) et construisons ainsi le tableau.

La peinture futuriste va jouer un rôle ambigu dans l’histoire de l’art, du fait même que l’on retienne -souvent à tort-  du mouvement futuriste, quelques toiles des peintres cités plus haut, ou même le fameux Nu descendant l’Escalier, de Marcel Duchamp, qui est largement inspiré du principe divisionniste futuriste.

Sculpture et installation futuristes

Même si la peinture joue ce rôle bien malgré lui dans l’art futuriste, il n’est pas révélateur de la démarche futuriste qui veut subvertir complètement les valeurs du monde de l’art. En cela la sculpture, et plus tard l’installation, vont introduire une pratique qui va être à l’origine du premier acte de la révolution esthétique du XXème siècle. Non pas tant sous l’angle formel, qui reste très ancré dans l’esprit du temps, mais dans la volonté d’introduire une nouvelle approche plastique :

Une composition sculpturale futuriste aura en soi les merveilleux éléments mathématiques et géométriques des objets modernes.
Umberto Boccioni, Manifeste technique de la Sculpture futuriste.

En cela, le futurisme va introduire dans l’art non seulement les prémices de l’objectivité et du rationalisme dans la création, mais aussi l’utilisation de matériaux de la vie moderne et urbaine tels que l’acier, le verre, le béton etc.

Même si on est loin, du point de vue formel, de l’ambition affichée – la mort prématurée de BOCCIONI en est peut-être la cause – c’est cette démarche que les constructivistes russes vont reproduire au pied de la lettre dans des processus d’installation, affirmant très nettement leur filiation naturelle envers les italiens.

L’art sonore futuriste

Parmi les grandes inventions futuristes figure sans nul doute la musique bruitiste, l’incroyable invention du peintre musicien Luigi Russolo qu’il conceptualise dans son manifeste qu’il publie en 1913 et qu’il nomme l’Art des Bruits qui est en fait une reproduction d’une lettre écrite pour Balilla Pratella.

La musique piétine dans ce petit cercle en s’efforçant vainement de créer une nouvelle variété de timbres. Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits.
L’Art des Bruits, Luigi Russolo  – 1913.

Dans le plus pur esprit de Marinetti, Russolo exprime son action ainsi :

nous prenons infiniment plus de plaisir à combiner idéalement des bruits de tramways, d’autos, de voitures et de foules criardes qu’à écouter encore, par exemple, I’ « Héroïque » ou la « Pastorale ».
Ibid.

Dans cette volonté d’élargir le panel des bruits, Russolo va être amené à construire de véritables machines musicales comme l’ Intonarumori  “constitué d’un générateur de son acoustique permettant de contrôler la dynamique, la longueur d’onde et le volume de différents types de sons”.

russolo-installation-sonore

Beaucoup attribuent à cette démarche l’esprit du renouveau de la musique du XXème siècle. D’ailleurs, cette approche fonctionnelle est très similaire à celle de la musique concrète et électroacoustique (voire même électronique). Nul doute que Russolo a eu une influence majeure sur Pierre Schaeffer, Edgar Varèse, John Cage, et tant d’autres, non pas tant du fait des oeuvres produites, car Russolo n’est pas véritablement un musicien, mais dans la démarche du peintre italien, qui est une des plus grandes inventions conceptuelles de l’histoire de l’art.

L’architecture futuriste

Bien qu’aucun des projets de Sant’ Elia ne fut construit, c’est bien l’architecte futuriste italien qui va servir de grande inspiration aux modèles centralisés de vie urbaine qu’il définit dans ses projets de ville idéale, Città Nuova, qui sont de véritables modèles urbanistiques qui définiront l’architecture fonctionnelle soviétique des années 20-30, et qui s’exporteront un peu partout dans le monde après la deuxième guerre mondiale.

cittia_nueva-sant_elia

La mort précipitée de Sant’ Elia durant la guerre 14-18, aura alimenté sa légende dont beaucoup d’architectes modernes se réclament.

L’art graphique

Parmi les nombreuses contributions artistiques des futuristes figurent l’art typographique que les futuristes explorent dans une vision dynamique, que Marinetti explore lui-même dans Les Mots en Liberté. L’art graphique futuriste est d’ailleurs très proche de l’art bruitiste de Russolo qui joue sur la variation de l’inclinaison, de la taille et de l’intensité des lettres et des nombres.

L’art graphique futuriste va avoir une influence considérable sur toute l’avant-garde du XXème siècle. Beaucoup de constructivistes vont s’en inspirer.

Les futuristes célèbres

 

L’influence et critique du futurisme

Le futurisme est un mouvement artistique assez mal compris et largement sous-estimé dans l’histoire de l’art. Pourtant, le bref aperçu des contributions des futuristes nous rend compte de l’incroyable diversité des pratiques qui se nourrissent, si on s’en rend bien compte, d’une approche commune qui consiste à prendre le matériau de l’acte créateur dans la vie moderne. En cela, le futurisme est le véritable mouvement qui introduit l’art dans la modernité.

Néanmoins, après la publication de fondation et du premier manifeste futurisme de Marinetti en 1909, qui a fait l’effet d’une bombe sur le paysage artistique européen, un long silence s’en ait suivi dans la capitale française, si bien qu’on a jamais su comment mesurer l’impact des brèches qu’elle a produites.
Peut-être parce qu’il inaugurait une approche totalement révolutionnaire, voire même fondamentalement politique et idéologique, le futurisme restera plus ou moins ignoré  en France et relégué comme accident de l’histoire. Un peu comme un rebut très ancré de l’histoire politique dont a pas forcément envie de parler du fait de son accointance avérée avec le fascisme de Mussolini.

A ceci près que les idées futuristes seront très bien accueillies en Russie. Les russes, et peut-être mieux que d’autres, vont très bien saisir les enjeux politiques et idéologiques de la démarche futuriste. Ils vont l’interpréter autour de plusieurs groupements d’artistes comme Valet de Carreau et l’Union de la Jeunesse qui regroupaient des figures aussi imminentes que Vladimir Maïakovski, Larionov (…) et bien évidemment Kasimir Malévitch et Vladimir Tatline. Si bien que l’avant-garde russe va se définir “futuriste”,  de 1910 à 1915.

Concernant les objections qui sont formulées au futurisme, outre les critiques anti-modernes, l’art futuriste se nourrit très clairement d’une ambiguïté  qu’un critique tel que Léon Trotski comprend très bien :

Le futurisme est un phénomène européen. Son intérêt tient, entre autres, à ce que, contrairement à ce qu’affirme l’école formelle russe, il ne s’est pas enfermé dans le cadre de la forme artistique, mais dès le début, en Italie notamment, s’est lié aux événements politiques et sociaux.
Léon Trotski, le futurisme (1924)

Si bien qu’une critique formelle des oeuvres futuristes se heurte à une difficulté intrinsèque : le futurisme rompt à sa manière avec la tradition de l’art pour l’art, la création a aussi valeur d’action sociale et politique. DAns ce projet, il inaugure même le terme d’avant-garde pour définir la pratique artistique.  Même Marcel Duchamp s’y perd quand il définit le futurisme dans la catégorie des arts rétiniens, ce qui est un raccourci un peu gênant, voire totalement abusif (même si la peinture futuriste est un peu ambiguë et très liée au cubisme).

Néanmoins, on peut reprocher aux futuristes, dans leur guerre déclarée contre la bourgeoisie qui glorifie “l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil” de la combattre par un contingent de bourgeois subversifs et irrévérencieux, mais des bourgeois quand même… Ce n’est donc pas étonnant que les futuristes, mais aussi les constructivistes -dont ils se réclament-, vont essayer de résoudre cette ambiguïté en soutenant des projets idéologiques que l’on nomme totalitaires après-coup, mais qui visaient à éliminer cette classe dite parasite de la société. Avant que cela ne se complique un peu 😉 …

Ceci étant, cette question, ce conflit éthique en quelque sorte, va interroger toute l’avant-garde du XXème siècle -et même les américains- qui va être très partagée sur cette question. Des artistes très imminents vont même proposer un art non professionnel (Fluxus) afin de ne pas rentrer dans le piège que pose un art bourgeois.

Liens utiles sur le futurisme

A noter qu’il est presque impossible d’explorer l’étendue des productions futuristes dans un seul dossier. Peut-être serez-vous intéressé par d’autres sources :

 

Les écrits futuristes

 

Mouvements associés

  • le futurisme russe
  • le constructivisme
  • le cubisme
  • l’expressionnisme
  • le cubisme

Laisser un commentaire