Kasimir Malevitch



« Et je dis : Aucun des cachots de l’Académie ne résistera au temps en marche »

L’histoire de Kasimir Malevitch est certainement celle d’un drame dans la directe lignée de ces grands artistes restés longtemps incompris avant qu’ils ne deviennent, après leur mort, ces figures légendaires que les historiens glorifient comme ces héros incontournables qui ont imposé un ordre de valeur nouveau.
Car on ne sait pas trop qui entre Malévitch, Mondrian, Kandinsky, Klee et quelques autres est à l’origine de la naissance de ce que l’on appelle la peinture abstraite, mais si on en reste à la stricte chronologie, c’est bien Malévitch qui, en 1913, avec son esquisse du carré noir sur fond blanc pour le décor de l’opéra futuriste la Victoire sur le Soleil, posa la pierre la plus radicale d’un édifice tellement révolutionnaire à l’époque, que beaucoup d’artistes de la deuxième moitié du XXème siècle en sont encore à en digérer les fondations.

En fait, le destin de Kasimir Malévitch est celui d’un peintre hors norme qui s’est construit autant contre l’oppression académique qui glorifiait la bourgeoise décadente, que contre ses rivaux constructivistes de l’époque (Tatline, Rodtchenko…) aux choix esthétiques peut-être même plus avant-gardistes. Mais, Kasimir Malévitch, c’est aussi ce dernier combat -moins glorieux pour ses opposants celui-là- contre le totalitarisme politique & idéologique imposé par le bolchévisme qu’il  finira par perdre, tant la machine fut trop puissante pour lui, sombrant à petit feu dans la déchéance la plus totale.

En tout cas, c’est bien dans les années 1910, dans une Russie bouillonnante de créativité ; qui n’hésite pas à renverser l’ordre établi, qui va être le centre des enjeux théoriques et esthétiques du XXème siècle, que va se déterminer son parcours que nous allons retracer au travers  son œuvre artistique et théorique en y ajoutant quelques repères biographiques.


Kasimir Severinovitch Malévitch nait à Kiev le 23 février 1878. Fils d’une famille de 8 enfants de parents polonais vivant en Ukraine. Son père, Severine Antonovitch (1845-1902) était un patriote polonais et fervent catholique, il travaillait dans une sucrerie en tant que contre-maître. Sa mère, Lioudviga Alexandrovna (1858-1942), a été élevée par son oncle musicien d’où un certain intérêt qu’elle cultivait pour les arts.
C’est donc avec la culture catholique que Malévitch va se confronter l’iconographie et la symbolique de l’orthodoxie russe. Ceci va son importance comme on va le remarquer dans plusieurs de ses œuvres.

1900-1910 : les années d’apprentissage

A cette époque, le style de Malévitch est inspiré des grands courants artistiques de l’époque, à savoir : le réalisme, l’impressionnisme, le pointillisme et surtout le symbolisme. On répertorie quelques dizaines d’œuvres qui n’ont de valeurs qu’anecdotiques dont cette première toile datée 1900 qui est le portrait de sa mère réalisé dans un style réaliste.

1901 – A la fin des années 90, la famille Malévitch s’installe à Krousk (petite ville du sud-ouest de la Russie) où Kasimir épouse en 1901 une polonaise – Kasimira Ivanovna Zgleitz. De ce mariage naissent deux enfants : un fils qui mourut très tôt et une fille – Galina.
Le tempérament plutôt mélancolique du peintre ne s’accorde pas forcément à l’hystérie de sa femme. Les relations entre les deux époux sont restées houleuses jusqu’à leur séparation en 1909.
1902 – Mort de son père qui succombe d’une crise cardiaque. Malévitch part pour Moscou (délaissant ses études d’Art à Kiev) et intègre l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture.
Las d’un enseignement académique, il fréquente également l’école des Arts et Métiers au Collège Stroganoff.
1905 – Il Prend une part active à la première révolution russe (Douma) dans la ville de Krousk. Après l’échec de celle-ci, il est obligé de quitter la ville définitivement.

1909 – Sa première femme le quitte. Malévitch fait la connaissance de Sophia Mikhaïlovna Rafalovitch. Ils se marient à l’automne de la même année.

1910-1913 : la période cubo-futuriste

Les choses commencent à devenir intéressantes lorsque Malévitch attaque cette période dite cubo-futuriste (qui pourrait s’appeler du fauvisme au cubo-futurisme). Ses toiles commencent à être exposées. A cette époque, il fait partie du groupe d’avant-garde connu sous le nom de « Valet de Carreau » qui réunit Larionov, Gontcharova, Burljuk, Exter, Jawlenski, Kandinsky…
Pour bien situer le contexte, il faut savoir que, très tôt, les artistes d’avant-garde russes – et contrairement aux français- ont pris le parti du futurisme afin d’incarner les nouvelles exigences de l’art. Mais ils se sont très vite retrouvés dans une prison conceptuelle qui est très proche de celle de l’art pour l’art. Quelques uns ont eu l’intuition qu’il fallait sortir très vite de cette impasse dont Larionov (avec son manifeste rayonniste), Tatline (en fondant les bases du constructivisme) et Malévitch (en créant le suprématisme).

Ces trois toiles exposent très bien le parcours de Malévitch durant ces années. Il gardera du fauvisme, l’importance de la couleur dans son système. La dernière toile a une importance particulière car, au delà de l’emprunt des techniques inspirées du cubisme et du futurisme, Malévitch s’inspire de Fernand Léger (jeu de fading sur les silhouettes que l’on retrouvera dans certaines de ses œuvres suprématistes) à ceci près qu’il interprète cela dans sa subversion : c-a-d qu’au nouveau monde incarné par le constructeur du peintre français, est opposé celui de la tradition de ces scènes paysannes. Cette confrontation aux thèmes modernistes va encore s’accroître lors de ses recherches « a-logiques ». C-a-d qu’à la rationalité du modernisme est opposée une vision essentiellement spirituelle de l’art.

1912 -Exposition « Queue d’âne » (mars 1912). Il se sépare de Larionov. Kandinsky l’invite à participer à une exposition organisée par le groupe munichois « le cavalier bleu » où il présente ce qu’il a appelé le « nouveau style russe ».

1913 : La victoire sur le Soleil

1913 est certainement l’année la plus cruciale pour Malévitch. C’est l’année du changement. Il adhère avec son ami Morgounov et avec Tatline au groupe futuriste « Union de la Jeunesse ». Ils publient avec le poète Alexei Kroutchenykh un manifeste futuriste inspiré de la fameuse « Gifle au goût du public ».
De cette collaboration avec Kroutchenykh , naît l’opéra futuriste Victoire sur le Soleil représenté le 3 et 5 décembre à Pétrograd. Malévitch construit le décor et les costumes.
C’est lors de cette représentation que l’on voit pour la première fois ce qui restera sa marque de fabrique : le carré noir sur fond blanc.Il dira plus tard « Le suprématisme est né à Moscou en 1913 ».

Cette période qu’il définira comme celle du suprématisme : le prolongement logique du cubisme et du futurisme (du cubisme et du futusime au suprématisme). dans lequel il y développera une conception profondément a-logique, intuitive, voire complètement mystique qui se définit dans la volonté d’explorer une autre rationalité, un au-delà spirituel qui tend à définir une forme supérieure de l’existence qui est à rapprocher de la notion d’Ethique des philosophes mais qui ne prend pas pour base la rationalité comme fondement de l’action et de la création.

1914 – En désaccord avec Tatline, il quitte l’ « Union de la jeunesse ». Il s’enferme dans des recherches personnelles « a-logiques » dirigées vers un « épuisement du sens des images ». En empruntant cette voie, il signe sa rupture définitive avec le constructivisme qui se réclame de la vérité objectale et du rationalisme.
Quelques-unes de ses œuvres sont exposées au salon des indépendants à Paris.

1915 : Naissance officielle du Suprématisme

1915 – Il poursuit ses expériences. A la fameuse exposition « Tramway V », il fait une première rétrospective de ses oeuvres.
Pris dans une course de vitesse avec Tatline (les deux survivants de la première génération de l’avant-garde), il s’engage dès lors exclusivement dans le suprématisme.
Ses oeuvres -longtemps cachées- sont vues à ladite dernière exposition futuriste : l’exposition 0.10 qui se tenait à Pétrograd (0 pour dire qu’il n’y avait rien eu avant, et 10 qui correspondait au nombre d’exposants ). Dans la foulé il écrit « je me suis métamorphosé en zéro des formes et me suis repêché dans le tourbillon des saloperies de l’Art Académique. »

malevitch-carre-noir-sur-fond-blanc-1915

La présentation de ses œuvres est accompagnée de la brochure : « du cubisme et du futurisme au suprématisme, un nouveau réalisme pictural ».
Son carré noir sur fond blanc créé un scandale. Le critique Alexandre Benois déclare : « Ce n’est plus le futurisme que nous avons à présent devant nous, mais la nouvelle icône du carré. Tout ce que nous avions de saint et de sacré, tout ce que nous aimions et qui était notre raison de vivre a disparu ».

Malévitch lui répond sur le champ dans une lettre : « Pauvre vieillard, serf de l’art grec, qui se nourrit des déchets de l’ancienne magnificence du maître, et traîne une existence misérable près des ruines du cimetière de l’art grec et romain ! ».

1915-1919 : la période suprématiste

Malévitch expose quelques oeuvres à « Magazin », exposition organisée par Tatline bien que ce dernier n’accepte pas ses œuvres suprématistes. Plusieurs artistes le rejoignent progressivement dans ses expériences suprématistes comme Popova, Exter, Klioun et surtout El Lissitzky qui forment le groupe « supremus ».  Voir la page sur le  suprématisme.
1917 – Il expose ses œuvres au salon « valet de carreau ».
1918 – Il publie quelques articles dans une revue éphémère d’anarchisme. Il enseigne aux Ateliers libres, les fameux Vkhoutemas. Il conçoit un décor pour une pièce de Maïakovski.
1919 est l’année où tout bascule. Ses élèves les plus remarquables commencent à se détacher du suprématisme. Le subversif Rodtchenko expose des monochromes à côté des oeuvres de Malévitch. Tatline déclare  » … le suprématisme est tout simplement la somme de toutes les erreurs du passé ».
Malévitch commence à être isolé au sein de l’avant-garde russe qui commence à comprendre les potentialités du constructivisme.

1919 : Abandon de la peinture

Devant cet echec qu’il subit au sein de ses pairs, en 1919, il abandonne tout simplement la peinture pour se consacrer à la théorie. Son « pinceau ébouriffé ne peut extraire des circonvolutions du cerveau ce que la plume, plus acérée, peut y prendre ». In Suprématisme 1920.
Malévitch développe son système pictural à travers une évolution de son art qui se détermine, selon lui,  par sa théorie de l’élément ajouté. Il définit une finalité purement mystique à l’art qu’il contrebalance au positivisme et au monde technique qui voudrait imposer ses valeurs. « Dieu n’est pas déchu » assure-t-il.

1920 – 1925 : la période des architectones

1920 – Naissance de sa fille Una.
Sa première grande rétrospective est organisée à Moscou « K. Malévitch : son chemin de l’impressionnisme au Suprématisme ». 150 oeuvres sont exposées.
Il est appelé par Marc Chagall à enseigner à Vitebsk. Dans la foulée, il créé le groupe UNOVIS (pour l’affirmation des nouvelles formes d’art). Il oriente ses travaux vers des formes architecturales utopiques que l’on pourrait définir comme des extensions en 3 dimensions du suprématisme qui restent dans un premier temps au stade théorique.
En 1922, il intègre l’Institut de Culture Artistique de Pétrograd où il va tenter de donner un élan pratique à ses nouvelles théories sur l’art.
Il modélisera ses architectones  (modèles utopiques). Influence du constructivisme sur la pensée du peintre russe ?


Cette conversion est notée par une autre grande figure de cette époque El Lissitzsky, son ami à l’époque. Néanmoins, son positionnement esthétique qu’il tire de son manifeste « Miroir Suprématiste » est très critiqué au sein de l’avant-garde.
Sa deuxième femme meurt en 1923. Il se remarie en 1925 une dernière fois.

1927 : Le voyage en Europe

En 1927, Malévitch réussit à se procurer une autorisation pour se rendre en Europe Occidentale pour présenter ses œuvres. Durant ce voyage, il séjourne :
– à Varsovie durant le mois de mars où il est très bien accueilli. Ses origines polonaises aidant certainement, il est même sollicité à prendre la nationalité polonaise selon certaines informations.
– à Berlin durant le mois de mai lors de la « Grosse berliner Kunstaustellung ». Dans la foulée, il visite le Bauhaus sur l’invitation de Walter Gropius. Conscient des difficultés de sa position artistique en URSS, il fait part de son inquiétude à ses amis Hans von Riesen et Hugo Häring à qui il cède les œuvres qu’il a apporté pour l’exposition. Ces œuvres vont aller jusqu’en Hollande d’où l’importante collection du STEDELIJK MUSEUM d’Amsterdam.

A noter que durant ce séjour, il prend position contre le régime de Staline ; ce qui n’arrange en rien ses affaires quand il rentre en URSS. Il se fera emprisonner pendant quelques jours.

1927-8 : Le thème de la croix

On voit apparaître à partir de ces années une récurrente dans l’œuvre de Malévitch : celui du thème de la croix qu’il explore dans le début de cette période post-suprématiste. Qu’est-ce que la croix ? C’est tout simplement la mort. Ou la pulsion de mort. C’est celle que porte le peintre. Évidemment, dans sa structure mentale qui semble être la mélancolique, cette pulsion est omniprésente chez le sujet,  mais au delà de ce fait, il y avait de véritables raisons objectives de sentir envahi par cette peur dans une URSS qui commençait à vivre ses premières purges staliniennes (C’est en 1928 que Staline a commencé à prétendre que ses ennemis se trouvaient à l’intérieur). Une simple dénonciation pouvait vous amener au cachot avec des procès pour haute trahison. Il savait que son positionnement anti-système, complètement spirituel, voire même mystique, pouvait lui créer des problèmes importants (à plusieurs reprises, il se fit embarqué par la police politique).

Néanmoins, il semblerait que la police politique ait choisi l’isolement et la précarité matérielle comme stratégie d’action envers Malévitch ( à noter que les plus grandes purges en URSS ont plutôt commencé en 1938).

1928-1933 : La période post-suprématiste

Cette période est marquée par un retour au symbolisme qu’il a commencé à cultiver à partir des années 10. Cette période est tout-à-fait remarquable au niveau de sa peinture. Comme ces deux premiers tableaux qui en disent beaucoup.

homme-qui-court-malevitch-1933


1929 – Une dernière rétrospective des travaux de Malevitch est organisée à la galerie Treviakov.
1930 – Malévitch est complètement isolé. Il est arrêté et conduit « à la grande maison » (la police politique) pour interrogatoire.

1933 : Retour au classicisme

Les dernières œuvres de Malévitch restent un mystère pour beaucoup. Que signifie ce retour au classicisme ? ce positionnement de mains très particulier des sujets qu’il présente (vous êtes invité à poster un commentaire  si vous avez une idée).

1935 : Mort du peintre

Atteint d’un cancer, il meurt à Leningrad le 15 mai. Son élève le plus fidèle, le peintre Nicolas Souétine, son fidèle élève, organise des funérailles suprématistes dans une scénographie digne de son talent. Le  cercueil de Malévitch est construit dans le style des architectones et des carrés noirs  ont été collés un peu partout. Voici quelques photos de ces funérailles :

Quelques citations

« Je suis heureux de m’être évadé du cachot de l’académisme ». Malévitch in du cubisme et du futurisme au suprématisme
« Seuls les peintres bornés et impuissants dissimulent leur art sous la sincérité. » Ibid
« Le David de Micel-Ange est monstrueux » Ibid
« Le réalisme du XIXème siècle est beaucoup plus grand que les formes idéales des émotions esthétiques sous la Renaissance et en Grèce » Ibid
« Cela deviendra possible quand nous aurons supprimé dans tous nos arts l’idée petite bourgeoise du sujet et que nous aurons appris à la conscience à ne plus considérer tout ce qui existe dans la nature comme des choses et des forces réelles, mais comme un matériau dans la masse duquel il faut faire des formes qui n’ont rien à voir avec le modèle. Alors on perdra l’habitude de voir dans les tableaux des Madones et des Vénus avec des chérubins fripons et grassouillets. » Ibid
« N’importe quel pentagone ou hexagone taillé eût été une sculpture supérieure à la Vénus de Milo ou à David. » Ibid
« chaque forme est libre et individuelle. Chaque forme est monde » Ibid
« Le peintre doit savoir à présent ce qui se passe dans les tableaux et pourquoi » Ibid
« le sauvage a pour principe de créer l’art visant à répéter les formes réelles de la nature » Ibid
« Et je dis : Aucun des cachots de l’Académie ne resistera au temps en marche. » Ibid
« en art aussi nous devons chercher les formes qui répondent à la vie nouvelle. » Ibid
« L’art naturaliste est une idée de sauvage : le désir de reproduire ce qu’il voyait et non de créer une forme nouvelle. » Ibid
« Créer signifie vivre, forger éternellement des choses sans cesse nouvelles » Ibid
« Le plus précieux dans la création picturale, c’est la couleur et la texture; elles constituent l’essence picturale que le sujet a toujours tuée. » Ibid
« j’ai délivré les oiseaux de leur éternelle cage, j’ai ouvert les portes des jardins zoologoiquues. » Ibid
« Il faut construire dans le temps et l’espace un système qui ne dépende d’aucune beauté, d’aucune émotion, d’aucun état d’esprit esthétiques et qui soit plutôt le système philosophique de la couleur où se trouvent réalisés les nouveaux progrès de nos représentations, en tant que connaissance. » in Le suprématisme

Les écrits de Malévitch

Partager cet article sur les réseaux sociaux ...
  • Voici un extrait du livre  » Malévitch et le Suprématisme » écrit pas Gilles Nerret pour t’éclairer sur ses dernières oeuvres et les symboles cachés dans la gestuelle 🙂

    « En 1931, il écrit au peintre ukrainien Lev Kramarenko, ce qui parait être un aveu :  » Je pense à reprendre la peinture pour peindre des tableaux symboliques. Je cherche à créer une image valable.  » […]  » Cette nouvelle nature que Malévitch annonce dans ses toiles post-suprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas une défense d’une situation socio- politique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du corps éternel, peut venir le mieux au jour. […] Mais ce n’est pas pour obéir, comme Tatline ou Rodtchenko, au Réalisme socialiste devenu obligatoire que Malévitch va porter ses derniers pas vers de  » réels  » portraits. Ils auront bien l’air conventionnels, mais obéiront en réalité à une nécessité intérieure du peintre. Ils ne seront pas inspirés par les héros soviétiques, mais par les peintres de la Renaissance. Ils seront vêtus d’habits suprématistes jamais vus, aux tons éclatants, conserveront un certain géométrisme discret et seront truffés de  » signes  » aussi cachés aux imbéciles, qu’évidents aux yeux de ceux qui  » savent « .
    [ … ]

    Il y a surtout l’Autoportrait, qui le représente, dans les habits renaissants d’un Réformateur, nous indiquant d’un geste, avec cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre, qu’il est là pour nous montrer le chemin, la voie. Sa main, généreusement ouverte, dessine en effet le carré absent, résumant ainsi tout ce qu’il était conscient d’avoir apporté à l’histoire du pictural, et nous léguant aussi le message que la vie de l’homme est réduite à une geste. »

  • Merci beaucoup, Aline, pour ce commentaire pertinent, et ce passage qui m’éclaire, en effet, sur ce positionnement de main. De ce fait, j’en « sais » un peu plus 😉 …. A noter que la critique du minimalisme américain (qui reprend le projet constructiviste dans un autre contexte) par les italiens d’Arte Povera, s’est faite un peu de la même manière que Malévitch : au fait culturel, symbolisé par l’esprit de l’architecture, était affirmé l’organique (campagne), et l’attitude (geste).

    Ceci étant, je me permets de faire une petite critique de la citation de Gilles Neret, qui souffre d’une méconnaissance certaine du constructivisme. Le constructivisme n’a aucune espèce de rapport avec le « réalisme socialiste » promulgué par Jdanov au début des années 30 ; et devenu doctrine officielle en URSS au Premier Congrès des Ecrivains Soviétiques, en 1934. Le « réalisme socialiste » a même été mis en avant pour marginaliser les constructivistes. D’ailleurs, le mouvement constructiviste est complètement décimé dès le début des années 30 ; et en aucun cas Tatline et Rodtchenko ont obéit à ces principes. En 1933, quand Malévitch a peint son autoportrait, Tatline était revenu à la peinture sur chevalet (dans des toiles qui n’ont aucune espèce d’importance) et en 1934, il arrêtait pratiquement sa carrière artistique ; quant à Rodtchenko, son art photographique était qualifié de « formalisme bourgeois » par Jdanov ; et durant cette période, il s’est contenté de faire du photojournalisme pour gagner sa vie.

    En tout cas … merci beaucoup pour cette contribution !!!

  • Bonsoir,
    Merci à toi pour ces précisions qui me permettent d’y voir plus clair également. Ayant un examen sur Malévitch demain je ne peux qu’être reconnaissante d’en savoir d’avantage! 🙂

  • Alexandre Froment

    Bonsoir,
    pour moi son retour au classicisme avec ses personnages et leur mains positionné comme ceci, est ce qu’il a vu depuis toujours. Ces gens qui parlaient de son travail, toutes ses critiques. Il a extériorisé toutes les personnes qu’il a pu voire lui parler de la sorte dans ses tableaux. Et cela avec des intentions tout à fait ironiques.
    Quand je regardes ces derniers tableaux c’est les critiques que je vois.