La fin de Dieu chez Lucio Fontana



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L’histoire a tendance à se répéter, dit-on. Elle prend parfois une tournure surprenante. C’est ce qu’on est en droit de demander à l’art. C’est-à-dire de nous surprendre un peu, en nous sortant de ce cirque. Je veux dire de là où on est.
Ce qui m’étonne à chaque fois, c’est cette meute qui attend derrière le guichet pour aller à l’expo du moment. Qu’est-ce qui la motive ? c’est à vous de me le dire … peut-être qu’il se passe quelque chose, justement…
Et vraiment, la chose plus spirituelle à faire actuellement, c’est d’aller au MAM de la ville de Paris afin de visiter l’expo Fontana. Non pas tant pour pour espérer quoique ce soit, mais pour en sortir plus serein.

Je ne vous le répéterai jamais assez … si vous voulez comprendre l’art du XXème et, de surcroît, l’art contemporain, vous devez étudier ce qu’il s’est passé en Russie durant la deuxième moitié des années 1910. C’est un devoir … Sinon vous risquez de vous perdre à voir des œuvres à n’en plus finir, admirer des artistes qu’on vous présente comme des génies, mais qui n’ont fait qu’interpréter avec plus ou moins de talent les grandes problématiques qui ont été édifiées il y a assez longtemps, ma foi.

La question, qui se posait à cette époque, c’était justement la mort de la peinture en tant que telle, c-a-d comme symbole absolu de la décadence bourgeoise et du monde de l’illusion qui lui était associé. Kasimir Malévitch, le peintre illustre, celui par qui tout est arrivé, n’y échappe  pas en affirmant que la peinture était déjà à son époque « périmée depuis longtemps ». Rodtchenko, le subversif, l’aide dans cette mise à mort en peignant les monochromes et en les affichant à côté de ses œuvres suprématistes. Des monochromes ! Quoi d’autre ?

En fait, une grosse partie de l’histoire de l’art du XXème siècle consiste à ressusciter ce cadavre qu’est la peinture. Et la réponse de Lucio Fontana se situe parfaitement dans cette problématique. A ceci près que chez l’artiste italo-argentin, la tournure est quelque peu inattendue car la revendication de l’espace se fait par le geste … la perforation, la cisaille à la lame de l’illusion de la peinture. Au fond blanc de Malévitch (qui n’est qu’une représentation de l’espace , celui des forces magnétiques) se substitue l’acte nihiliste qui perfore la toile (le symbolique) pour atteindre le réel. Le but de la création  étant d’atteindre cet impénétrable.

Lacan ne dit fondamentalement pas autre chose en affirmant dans son Éthique de la Psychanalyse que :

La notion de la création doit être maintenant promue par nous  parce qu’elle est centrale, non seulement dans le motif de la sublimation, mais dans celui de l’éthique au sens le plus large. Je pose ceci, qu’un objet peut remplir cette fonction qui lui permet de ne pas éviter la Chose comme signifiant, mais de la représenter, en tant que cet objet est créé. – Un objet [vase] fait pour représenter l’existence du vide au centre du réel qui s’appelle la Chose – le potier  crée le vase autour de ce vide avec sa main, ex nihilo, à partir du trou. – il y a identité entre le façonnement du signifiant et l’introduction dans le réel d’une béance, d’un trou. »

Pour revenir à nos moutons, qu’il se passe quelque chose, c’est ce qu’on est en droit d’espérer de l’art. On peut payer parfois assez cher et attendre -visiblement- très longtemps pour voir de l’art.
La fonction de l’acte créateur chez Fontana, est de percevoir son avènement non pas tant comme une représentation, mais comme un processus qui met en confrontation plusieurs forces, et sans y soustraire les forces destructrices.

A l’inverse de Malévitch qui affirmait que « Dieu n’est pas déchu », Fontana déclare justement sa  fin … la fin de Dieu…. la fin de l’illusion picturale en quelque sorte, en faisant passer la peinture dans cet espace perçu non plus comme une représentation picturale, mais comme intrinsèque à l’œuvre, et qui arrive par le biais du crime.

le beau a pour effet de suspendre, d’abaisser, de désarmer, dirai-je, le désir. La manifestation du beau intimide, interdit le désir. […]  une transgression est possible, que Sade appelle le crime – par le crime, il est au pouvoir de l’homme de délivrer la nature des chaînes de ses propres lois.
Jacques Lacan, Éthique de la Psychanalyse.

 

Fulgence Ridal

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