Alexandre Rodtchenko



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Alexandre Rodtchenko fait partie des personnalités de l’art du XXème siècle peut-être les plus sous-estimées à l’heure actuelle. Pourtant, nul doute qu’il figure dans le Panthéon des artistes les plus influents de sa génération. D’une part parce que c’est grandement autour de son parcours que se dessine les grandes problématiques du modernisme et de l’art moderne, avec l’invention de la peinture abstraite par Malévitch et Kandinsky, à laquelle il prend une part importante en créant et conceptualisant les premiers monochromes ; mais aussi, et avant tout, en actant le grand renversement constructiviste de l’art. D’ailleurs, pour beaucoup d’historiens, c’est ce même Rodtchenko qui a introduit la photographie dans le concert des arts majeurs.

Mais ce qui reste surprenant  quand on regarde son parcours -et peut-être à la différence des autres constructivistes de son époque- c’est de constater l’incroyable modernité de ses travaux qui persistent à ne pas vieillir, et qui servent encore de référence à la jeune génération d’artistes et de designers ; et ceci autant en peinture et en sculpture, que dans le design et les arts graphiques où il excellait … et bien évidemment en photographie où il a signé des monuments presque indépassables.

Rodtchenko a également participé activement  aux nouvelles orientations théoriques de l’art en devenant -avec Tatline– le représentant  de l’art objectif (c’est-à-dire débarrassé du superflu de la subjectivité), d’où la mutation qu’il opère progressivement autour de la photographie (tant pour des raisons esthétiques que politiques).

Pour Rodtchenko, la seule action pertinente et capable de rendre compte de la réalité de l’homme moderne, c’était de photographier  :

« non pas par un seul portrait synthétique [comme dans le Grand Art], mais par un tas de clichés pris à des moments différents et dans des conditions différentes. Peindre la vérité. » (AGAINST THE SYNTHETIC PORTRAIT, FOR THE SNAPSHOT – RODCHENKO ALEKSANDR – 1928).

A noter que l’Oeuvre de Rodtchenko étant encore protégée par les droits d’auteur, il nous est malheureusement impossible de la reproduire dans cet article.

Biographie

Alexandre Rodchenko est né à Saint-Pétersbourg, en Russie, dans une famille issue de la classe ouvrière. Son père, Mikhail Rodchenko, était responsable de décors de théâtre ;  et sa mère, Olga, une blanchisseuse. Le statut social de la famille n’a pas fourni beaucoup d’opportunités pour l’éducation artistique d’Alexandre.  La famille a déménagé à la ville de Kazan en 1905. Deux ans plus tard, Mikhail est décédé. La famille arrive néanmoins à allouer des fonds pour l’éducation d’Alexandre.

Rodchenko s’inscrit donc à l’École d’Art de Kazan, où il étudie l’art de 1910 à 1914. En 1914, il rencontre Varvara Stepanova, une autre étudiante. Ils resteront inséparables jusqu’à la mort d’Alexandre.

Kazan s’est avérée trop petite et certainement trop étouffante pour le jeune Rodchenko. Avec Stepanova ils se rendent à Moscou en 1915 pour assister à une exposition du modernisme russe naissant. Ils s’installent définitivement dans la capitale en 1916. Rodchenko  s’inscrit à l’Institut Stroganov, où il étudie le dessin, la peinture et histoire de l’art.

A Moscou, Rodchenko subit l’influence  de la nouvelle avant-garde russe incarnée par Vladimir Tatline et Kasimir Malevitch. C’est dans ce contexte qu’il  réalise son premier dessin abstrait qui rappelle les compositions suprématistes de Malevitch. Il commence également à aiguiser sa conscience politique grâce aux penseurs libéraux et futuristes tels que David Bourliouk et Wassily Kamensky. C’est bien normalement qu’il se se retrouve au cœur de la révolution bolchevique en 1917.

La participation de Rodtchenko à la cause bolchevique est à la fois idéologique et esthétique. Rodchenko croyait profondément au pouvuoir de l’art comme une force motrice de la transformation sociale, comme cela est décrit dans plusieurs de ses lettres et des journaux intimes, qui ont été récemment traduits en anglais.

De 1917 à 1918, il réalise des expériences avec des compositions géométriques plates. Puis, en 1919, il a créé une série entièrement abstraite Noir sur Noir, qui pourraient être perçue comme une réponse au spiritualisme de Malevitch  notamment de la série Blanc sur Blanc de 1918.

Durant les premières années de la République soviétique, Rodchenko, aux côtés de son ami et collègue Wassily Kandinsky , a été activement engagé dans la réforme de l’ administration des collections d’art et de l’ éducation. En 1917, il devient secrétaire de l’Union Professionnelle des Artistes-Peintres, rejoignant la Izo (Otdel Izobrazitel’nykh Iskusstv ou la Section des arts visuels).

En 1920, il a été nommé Directeur du Bureau du Musée et du Fonds des achats, une agence nouvellement créée en charge des collections d’art transférées par les bolcheviks. Durant son mandat, Rodchenko a acquis 1.926 œuvres d’art moderne et contemporain de 415 artistes et a établi 30 musées publics dans les provinces russes.

La création du constructivisme

 Il a enseigné les mêmes principes qui ont façonné son propre discours artistique; il a rejeté la représentation illusoire comme une forme dépassée issue du capitaliste, et il a dénoncé la peinture comme un genre visuel dépassé, préférant à la conception de l’objet unique (peinture), la reproductibilité comme  une force créatrice clé au service des masses.

En 1921, Rodtchenko  rejoint le  mouvement dit productiviste, un groupe d’artistes animés par l’envie  d’incorporer des formes artistiques dans la vie quotidienne des gens ordinaires. En tant que membre du groupe, Rodchenko conçoit des objets utilitaires, y compris des meubles, des articles ménagers et des motifs textiles. Plus important encore , il est devenu impliqué dans la propagande visuelle des bolcheviks. Son affiche,  Livres (1923), est devenue une icône. Ces travaux sont toujours considérés comme un summum du design graphique d’ajourd’hui.

La fin de la peinture

En 1921, lors de la fameuse exposition constructiviste 5×5=25 de Moscou, Rodtchenko expose son fameux triptyque qui devait signer la mort de la peinture.

Rodtchenko réinterprète la forme d’art emblématique de la tradition occidentale – le triptyque – qui était traditionnellement réservé à la représentation des scènes religieuses. La pièce reflète l’intérêt de Rodchenko pour Malevich durant  ces années, mais au lieu de poursuivre le spiritisme de Malevitch, il met l’accent sur les propriétés matérielles physiques de la peinture – dans le cas présent, la couleur -.

je réduis la peinture à sa conclusion logique et expose trois toiles: Rouges, bleues et jaunes… j’affirmais : Tout est fini. Couleurs de base …. Chaque plan est un plan et il est  sans représentation».

Ces expériences monochromes ont eu une importance considérable pour les générations futures d’artistes abstraits, en particulier les Minimalistes mais tous ceux qui travailleront les propriétés intrinsèques de la matière (Antiform, Yves Klein).

A partir de ces années, il se concentre donc sur la création de modèles en trois dimensions : des objets de design, croquis architecturaux, et la photographie. Il a également créé des ensembles pour le cinéma et le théâtre, des meubles et des vêtements.

De 1923 à 1925, il collabore avec le poète d’avant-garde Vladimir Maïakovski, illustrant quelques-uns de ses livres et magazines parus dans la revue LEF et NOVYI LEF. Durant cette période, ils ont également signé des publicités extraordinaires.

Mais ce fut à travers la photographie que Rodchenko a connu le plus grand succès durant les années 20. Employé en tant que correspondant pour un certain nombre de journaux et de magazines soviétiques, ses photographies ont été exposées partout dans le monde. Il a été universellement loué pour ses compositions d’avant-garde et  son approche expérimentale qui façonné les travaux des générations futures.

A partir  des années 30, Rodtchenko et les constructivistes tombent en disgrâce des autorités soviétiques. L’idéologie visuelle du régime a été complètement transformée quand Joseph Staline et Jadnov imposèrent le « Réalisme Soviétique ». Les travaux de Rodchenko ont été ouvertement condamnés par les autorités et qualifiés de «formalisme».

Rodchenko se tourna donc vers le photojournalisme pour survivre. Il a couvert d’importants événements. Il a poursuivi son travail en tant que photographe tout au long des années Staline, jusqu’à sa mort en 1956.

Héritage

Comme indiqué précédemment, Rodtchenko a laissé un héritage extrêmement lourd sur l’esthétique du XXème siècle.

Ses peintures, notamment sa série de peintures purement abstraite de proto-monochromes, ont eu  influence considérable sur des artistes tels qu’ Ad Reinhardt et beaucoup de Minimalistes des années 60 (et même ceux d’Antiform).

Dans le domaine de la photographie, il a établi des paradigmes de composition sans précédent, qui à bien des égards définissent encore la composition photographique contemporaine. Son influence est absolument majeure sur l’école de Düsseldorf.

Même si l’intéressé s’en défend, certaines compositions graphiques de Rodtchenko rappellent étrangement les rayures rouges et blanches des affiches du jeune Buren. Ses apports dans l’art contemporain sont inquantifiables.

Et bien évidemment, son art graphique reste une référence absolue pour beaucoup de graphistes.

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